Ce retournement aggravé par une récolte 2007 médiocre en qualité trouve son origine dans la chute des ventes de vêtements en lin - comme de tous les textiles - à la faveur de la crise. "En période de crise, le textile n’est pas un achat prioritaire pour le consommateur", assure Laurent Vallée responsable technique à la Linière du Ressault au Neubourg (Eure). Les Etats-Unis qui absorbent la moitié de la confection mondiale - produite en Chine, en Inde et au Moyen-Orient - ont été les premiers touchés, dès le début 2008. "Le phénomène s’est ensuite étendu à l’Europe à la faveur de la crise financière devenue une crise de confiance des consommateurs face à l’avenir", explique Gabriel Bénard président de la coopérative Agylin d’Yvetôt (Seine-Maritime).
Cette chute des ventes s’est ensuite répercutée à rebours sur tous les maillons de la chaîne. "D’après nos informations, les Chinois ont arrété beaucoup de filatures après en avoir ouvert en trop grand nombre ces dernières années sans souci du marché final", assure Franck Bellet. En Normandie, où se concentre près de la moitié de la production du lin européen et celui qui est considéré comme le meilleur au monde, les teilleurs qui emploient un millier de salariés ont été les premiers à réduire la voilure. La Linière du Ressault a programmé du chômage partiel une semaine sur six, Agylin n’a pas renouvelé ses contrats d’intérim ni remplacé ses départs en retraite tandis que Les Teillages Bellet ont différé la mise en service d’une nouvelle ligne de production. Pour enrayer la chute des prix et éviter le gonflement des stocks, les teilleurs européens ont décidé collectivement de rallonger de trois mois la période de teillage de la récolte 2008. A leur suite et pour les mêmes raisons, l’interprofession des liniculteurs a décidé en octobre une baisse drastique des surfaces cultivées, de l’ordre de 35% pour les semis 2009. Elles tomberaient ainsi à 63.000 hectares en Europe dont 50.000 en France et 30.000 en Normandie.
La crise frappe ainsi une filière qui connaissait une embellie spectaculaire avec le transfert de la transformation en Chine. Les prix avaient baissé et le lin jusqu’alors considéré comme un produit de luxe était devenu beaucoup plus accessible. Pour la Normandie, les surfaces cultivées avaient pratiquement doublé depuis le milieu des années 90 pour atteindre les 50.000 hectares en 2005. La Confédération européenne du lin et du chanvre qui regroupe tous les acteurs de la filière se refuse toutefois au défaitisme et a décidé de renforcer sa campagne de promotion en faveur de cette matière considérée comme "écologique". A moyen terme, les uns et les autres misent sur de nouveaux débouchés pour ne plus dépendre des seuls filateurs chinois. Les fibres nobles du lin pourraient ainsi se substituer dans les matériaux composites aux fibres de carbone ou de verre. Les applications potentielles vont du cadre de vélo aux intérieurs de portières en passant par les cannes à pêche et les coques de bateaux ou de planches à voiles.
A l’origine, le lin n’est pas une spécialité normande. Cette plante est cultivée un peu partout en France où elle teillée, filée et parfois même tissée à domicile. Elle connaitra son âge d’or au XVIIIe siècle avant d’être détrônée par le coton. Sa culture s’est réduite peu à peu aux départements côtiers de l’Ouest de la France, de la Vendée au Pas de Calais. Elle manque même de disparaitre : de 105.000 ha en 1862 les surfaces tombent à 18.000 en 1899. La relance viendra au début du XXe siècle grâce des aides publiques mais elle ne s’imposera pas partout.
Ce deuxième souffle trouvera sa meilleure expression dans le Pays de Caux maritime où le climat s’avère très favorable avec l’influence de la mer, l’absence de sécheresse, la présence de brume et la bonne alternance de la pluie et du soleil au moment du rouissage. Ces conditions climatiques serviront le talent de teilleurs belges réfugiés en France au moment de la Première guerre mondiale qui seront la cheville ouvrière du nouveau lin normand.
Ces hommes au savoir-faire inégalé s’appellent Depestele, Dehondt, Vuylsteke, Bostyn, Declerck ou encore Vanneste et certains de ces noms résonnent encore aux oreilles des familiers de la filière. Grâce à eux, la culture du lin qui s’étend sur une bande de terre de 30 à 50 km de profondeur le long de la côte qui va de la plaine de Caen à la Hollande est devenue une spécialité de l’Europe de l’Ouest.
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